En Vrac

Quelques chroniques rapides, en vrac.

 

9782203099975FSTitre : Les Petites distances
Autrices : Véronique Cazot et Camille Benyamina
Éditeur : Casterman
Mon avis : Léo est une jeune fille qui vit cernée par ses peurs. De son côté, Max est un homme tellement insignifiant qu’il finit par devenir invisible…
J’ai adoré le graphisme, très délicat, coloré, apaisant et mélancolique. Le trait de Camille Benyamina est très juste, tout en finesse ce qui crée une ambiance douce et sereine tout au long de l’album. On est vite pris par cette bulle, ce cocon qui se crée chez Léo et qui englobe nos deux protagonistes.
Le scénario est original et très intéressant. Le fantastique s’immisce progressivement, presque naturellement et la disparition totale de Max semble la continuité la plus logique de son effacement naturel.
Il ici est question de timidité, d’amour, de rupture, de dépassement de soi, de solitude… À travers leur quotidien banal, Max et Léo vont apprendre à se connaître (consciemment ou inconsciemment), tisser une (non)relation fantastique et incongrue. Et tous leurs petits travers, leurs qualités, leurs défauts, leurs failles et leurs forces les rendent très attachants.
Je regrette seulement la fin, trop brutale, trop rapide. Alors que depuis le début on prend notre temps de découvrir les personnages, qu’on se laisse bercer par ce rythme tranquille, que l’histoire évolue progressivement, les auteurs plient tout cela en cinq planches. Brutal. Pas d’explications, on ne prend pas le temps de creuser plus. C’est dommage parce que, même si on voyait venir la fin, l’amener de cette manière fait un peu « Hop on pose ça là et on s’en débarrasse ». C’est presque trop facile, du coup.
Une BD intimiste feel-good, une histoire d’amour faite de petits rien, toute mignonne certes, mais qui m’a laissée sur ma faim.

Titre : Le veilleur des brumes (T1)9782745994998FS
Auteurs : Robert Kondo, Tsutsumi, Toshihiro Nakamura et Brandon Coates
Éditeur : Grafiteen
Mon avis : Depuis des années, les brumes envahissent le monde, détruisant tout sur leur passage, semant ténèbres et désolation dans leur sillage. Grâce à un barrage et un ingénieux système de moulin à vent, un village parvient à survivre. Pierre est le veilleur des brumes, celui qui protège la ville, repousse les ténèbres grâce aux voiles de son moulin, qu’il remonte toutes les douze heures. Un jour pourtant, une vague de brumes plus puissantes que les autres parvient à détruire le barrage et emporte Pierre avec elle.
Adaptation d’un court métrage (The Dam keeper), cette BD jeunesse est un bijou de poésie. Les graphismes sont tout rond, tout doux, les personnages adorables et rapidement attachants. L’ambiance est à la fois envoutante, inquiétante, poétique et mélancolique. De manière subtile, cette BD traite du deuil, de la solitude, de l’amitié, de la différence.
La seule chose que je regrette est la qualité de l’impression. Beaucoup de planches ressortent très sombres, très noires (au point qu’on distingue mal certains détails, parfois) et pour de la jeunesse, ce n’est pas le plus attractif.
Une très jolie BD donc, qui ne s’adresse pas qu’à la jeunesse ! J’attends la suite et fin avec grande impatience !

9782369812289FSTitre : Je vais rester
Auteurs : Lewis Trondheim et Hubert Chevillard
Éditeur : Rue de Sèvres
Mon avis : C’est l’été, Fabienne et Roland ont prévu de passer une semaine en bord de mer. Tout est organisé, planifié, réservé, payé, noté. Rien n’a été laissé au hasard, tout est prévu. Tout, sauf la mort de Roland quelques heures seulement après leur arrivée. Contre toute attente, Fabienne fait le choix de rester, de suivre à la lettre le programme concocté.
Pour le coup, c’est une manière originale (et très délicate) d’aborder le thème du deuil. Le décès de Roland est abrupt, absurde, inattendu, on est autant sidéré et démuni que Fabienne face à cette tragédie. Malgré la brutalité et le choc du drame, il se dégage une grande douceur dans cet album. Le rythme très lent, peu bavard et contemplatif offre une ambiance sereine, paisible. Le deuil de Fabienne ne se fait pas dans les larmes, le sang, la douleur et les cris mais dans le silence, le mutisme. Elle semble tellement détachée des événements, que sa présence en devient fantomatique. Ses choix, ses silences, ses dialogues surprennent. On ne comprend pas toujours cette femme impalpable mais on la suit et la soutient tout au long de l’album. Plusieurs fois, on se surprend à sourire, voire à s’esclaffer devant certaines situations improbables ou absurdes. Mais toujours immensément respectueuses.
Une très belle manière d’aborder le sujet du deuil.
Le graphisme, tout en crayonné, apporte une touche de légèreté en plus. Le choix des couleurs, des scènes de vies et du quotidiens, accentue la lenteur de l’album et son côté sensible, mélancolique.
Une BD intimiste, lente et poétique qui surprend de bout en bout. Un très bon album !

Titre : Mech Academy (T1)9782203165458FS
Auteur : Takeshi Miyazawa et Greg Pak
Éditeur : Casterman
Mon avis : Depuis plusieurs années, la Terre est attaquée par les Shargs. Pour se défendre, une unité d’élite un peu spéciale a été créée : la Sky Corps Academy. Chaque année, les quatre meilleurs cadets sont choisis pour se lier à quatre robots géants venus de l’espace afin de défendre notre planète. Stanford Yu rêve de rejoindre ces héros mais il n’est que le fils d’une femme de ménage de la base militaire. Pourtant un jour, un robot le choisit.
Comme souvent en jeunesse, ce premier tome commence sur les chapeaux de roue. On est directement dans l’action, dans le vif du sujet, pas le temps pour une mise en place approfondie de l’univers. Ce côté rapide et précipité accentue l’urgence de la situation : c’est la guerre ! Pas le temps de prendre son temps, il faut agir vite et maintenant. Les chapitres s’enchaînent et présentent tour à tour les personnages, leurs amitiés et inimités, et les enjeux à venir. Un tome qui fait office d’introduction et qui ouvre pas mal de portes ; les suites s’annoncent tout aussi denses et rythmées !
C’est toutefois trop rapide pour bien cerner les personnages, à l’exception de Yu, le héros principal. On se rend vite compte de qui sont les autres protagonistes importants sans pour autant bien les évaluer. J’espère qu’ils seront plus approfondis dans les tomes suivants.
La BD est truffée de référence aux œuvres des plus grands que ce soit dans l’univers des films, des mangas ou des comics (Pacific Rim, Transformers, Atom, Evangelion, les Power Rangers). Ce mélange se ressent d’ailleurs dans les graphismes qui oscillent entre mangas et comics : les personnages et leurs réactions semblent tirés d’un manga (notamment Yu, le personnage principal qui n’est pas sans rappeler des Naruto ou autres Asta, pleins d’entrain, d’ambition et de rêves alors même que tout semble inaccessible) alors que le découpage des planches et la colorisation sont clairement de tradition américaine. Un mélange détonnant qui fonctionne très bien, le rendu est très vivant, très expressif.
Une BD jeunesse « blockbuster » classique mais efficace ! À voir maintenant comme l’histoire évolue.

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[BD] Le prince et la couturière

9782355743061FSAutrice : Jen Wang
Éditeur : Akileos
Nombre de pages : 286

Francès est couturière dans un atelier parisien. Un jour, une cliente se présente avec une demande particulière : elle souhaite une robe affreuse qui la ferait « ressembler à la servante du diable », pour la porter lors de la fête d’anniversaire du Prince Sébastien. Francès s’exécute, pour le plus grand effroi de son patron. Pourtant, cette robe horrible, choquante pour bien des conservateurs.rices, va taper dans l’œil d’une nouvelle cliente qui voudra Francès à ses côtés comme couturière officielle. Une nouvelle cliente en la personne…
… du prince Sébastien lui-même.
Commence alors une belle histoire d’amitié entre ces deux adolescents, l’une qui crée des robes, l’autre qui aime en porter, en secret.

Cette BD se présente comme un conte, à l’exception près qu’elle ne commence pas par il était une fois. Mais tous les autres ingrédients sont là : un prince, sa famille, un château, des réceptions, une petite couturière (pauvre, bien entendu), un mariage à venir, des secrets… sauf que dans ce conte-là, ce n’est pas la princesse qui porte des robes, mais bien le prince ! Et paf, en plein dans la face des clichés et préjugés !

Le prince et la couturière est porté par deux personnages très attachants. Francès tout d’abord, dont le rêve est d’être couturière et de vivre de ses créations. C’est une jeune fille posée, douée, intelligente et loyale. À aucun moment elle ne va le juger, ce prince, et elle sera rapidement prête à tout pour l’aider. Au risque d’ailleurs de s’oublier elle-même.
Vient ensuite Sébastien, ce prince coincé dans ses fonctions, maladroit, peu à l’aise. Il ne se sent lui-même, confiant, libre, que vêtu de robes chatoyantes. Hélas, la pression sociale est telle qu’il ne peut publiquement se « rabaisser » à porter ce genre d’attributs féminins. Qui pourrait comprendre son amour pour la haute couture ? Il craint cette facette de sa personnalité qui risque à tout moment de lui faire perdre toute crédibilité. Et pourtant, il ne peut la refréner puisqu’elle fait partie de qui il est
Ensemble, Francès et Sébastien oublient leur statut et leur différence, ils s’ouvrent l’un à l’autre, s’écoute, s’entraide.
Les autres personnages qui gravitent autour de ce duo sont eux aussi bien caractérisés, on trouve parmi eux tous types de protagonistes : des tolérant.es, réfractaires, bienveillant.es, jaloux.ses, etc. De mon côté, parmi tous ces personnages secondaires, j’ai adoré le majordome et le roi (qui est d’une classe à toute épreuve sur la fin !).
Le-Prince-et-la-couturière
Cette BD parle avant tout de la quête d’identité. Comment s’assumer lorsque l’on prend un chemin hors des sentiers battus ? Comment faire face au jugement, au regard des gens, à leur malveillance (parfois involontaire, parfois clairement calculée), etc. ? L’autrice aborde la question des stéréotypes de genres de manière très fine, sans jugement, sans tomber ni dans la facilité, ni dans le grotesque. C’est un vrai soulagement de lire une BD aussi bienveillante sur un thème actuellement aussi sensible. Le prince et la couturière fait réfléchir sans avoir besoin de choquer, provoquer ou juger. L’histoire se déroule sous nos yeux, on est témoins de la douleur de Sébastien, de la fraîcheur de Francès, de la pureté de leur relation. Et plus les cases passent, plus on souhaite les aider, les soutenir, les protéger.
Le graphisme simple et épuré permet de rentrer rapidement dans l’histoire. Là encore, on sent un trait plein de douceur, très coloré, frais. Les couleurs joyeuses et le trait rond appuient la bienveillance qui émane de la BD. Et ça fait du bien, à tous les niveaux !

Tour à tour drôle, sensible, triste, angoissante, gênante, tendre… cette BD parlera à tous : homme, femme, adulte, enfant. Les personnages sont authentiques, le graphisme très doux, le sujet magnifiquement traité. Une ode à la tolérance et à l’acceptation de soi (et des autres).
Pour moi, c’est un sans faute ! Une BD à découvrir de toute urgence.

En trois mots : Inédit. Frais. Intelligent.

NB : Quand j’ai lu la BD Mondo Reverso, je me suis fait la réflexion que j’aimerais bien voir, un de ces jours, une BD qui ne dénigre pas les caractéristiques attribuées normalement aux femmes. Parce qu’autant il y a pas mal de BD ou roman où une femme joue le rôle d’un homme (ou doit se faire passer pour un homme) et ce de manière naturelle, sans présenter ce personnage comme une caricature grotesque ; autant l’inverse est (hyper) rare. Et lorsque l’inverse est fait, c’est uniquement dans le but de faire rire. On accepte donc progressivement dans notre société qu’une femme aient un comportement jugé plutôt comme masculin mais qu’un homme ait un comportement jugé féminin reste d’un péjoratif absolu. C’est donc un VRAI plaisir que de découvrir cette BD qui, pour une fois, présente l’inverse sans jugement, avec respect et tolérance. Parce que oui, je le répète, on peut être un « vrai mec » et porter des robes. Ce n’est ni une preuve de fragilité ni une marque de ridicule !

[Film] En Guerre

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Réalisation : Stéphane Brizé
Durée : 1h53
Date de sortie : 16 mai 2018

Alors que l’usine Perrin Industrie continue de faire des bénéfices, la direction décide de fermer le site d’Agen pour le délocaliser. Et cela, malgré les accords signés entre la direction et les employés deux ans plus tôt. Employés qui, eux, ont respectés leur promesse, leur part du marché : travailler 40 h 00 par semaine ; être payés uniquement 35 h 00.
Portés par l’un de leur collègue, Laurent Amédéo, les 1 100 salariés refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi. C’est le début d’une longue grève. D’un long combat.

Filmé à la manière d’un documentaire, caméra à l’épaule, En guerre nous plonge au plus près de ces salariés prêts à tout pour ne pas se retrouver à la porte. Surtout que leur usine n’est pas dans le rouge et qu’ils en font des bénéfices ! Mais pas assez apparemment… pas assez pour satisfaire les actionnaires ; pas assez pour les protéger de la délocalisation.

Nous sommes aux côtés des employés du début à la fin : dans la rue, bloquant l’usine, dans les bureaux de la direction. On ne peut que se sentir impliqué par ce conflit. Surtout que le film se centre uniquement sur les actions des employés, à aucun moment on ne les voit chez eux, au quotidien (sauf Laurent en de très rares occasions. Et encore, la plupart du temps, il est penché sur un texte juridique ou les comptes de l’usine).
Les jours, les semaines, les mois de grèves passent et on reste tout ce temps à leur côté. On est témoin de leurs coups durs, de leur stress, de leur peine, de leurs dissensions, de leurs espoirs, de leurs victoires, de leurs défaites. Les personnages sont d’une grande justesse alors même que la grande majorité des acteurs ne sont pas professionnels. Belle performance !
En moins de deux heures on apprend à les aimer, les soutenir, on voudrait entrer dans l’écran pour combattre à leur côté, on s’insurge de cette société capitaliste qui oppose à l’humain des chiffres et des courbes absurdes. Certaines scènes sont à vomir tant l’être humain est oublié lorsqu’il est question de Profit.
Malgré tout, c’est passionnant de découvrir l’envers du décor et de se rendre compte de la lutte quotidienne, de l’énergie, du stress que demande une telle action, une telle décision collective. Captivant, inspirant et décourageant tout à la fois.

La bande son, scotchante, stressante à souhait, colle elle aussi parfaitement à l’ambiance générale, à cette impression d’urgence qui se dégage tout au long du film. On sent que tout a été réfléchi pour impliquer le spectateur, ne pas le lâcher jusqu’à la dernière scène.

Un film très beau, très fort. C’est dur, c’est rude ; ça agace, ça énerve. Ça démotive, ça donne du courage. En deux heures, on passe par toutes les palettes d’émotions.
Je suis sortie de la séance épuisée, comme si je les avais vraiment vécues à leur côté ces semaines de luttes.

En trois mots : Réaliste. Épuisant. Saisissant.

[BD] Fétiche

9782917897300FS

Auteur : Mikkel Orsted Sauzet
Éditeur : Presque Lune

Attention pépite !

N’ouvrez pas cette BD comme vous ouvririez Undertaker, Le Sculpteur ou Un océan d’amour, bien que ce soit un récit sombre, monochrome et muet. Soyez prêts à perdre vos repères et vous laisser guider par le style de l’auteur.

À la fin du XVIIIème siècle, la révolution des esclaves gronde en Haïti. Ici, on suit tout d’abord l’une de ces esclaves ; une femme sans nom, sans identité. Un anonymat dû avant tout à l’absence de texte mais qui colle parfaitement avec le fait que cette femme ne soit que une esclave. Une parmi tant d’autres. Une femme qui accouche d’une petite fille… à la peau claire. Récupérée par les colons, confiée aux soins d’une nourrice, cette enfant grandira dans ce monde clivé pourrissant.

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Une BD sans paroles (comme ces esclaves qui n’ont pas de voix), où tout se joue sur la couleur, les expressions, les mouvements. Les deux premiers tiers de l’histoire sont dessinés au stylo Bic rouge uniquement ; rouge comme le sang des esclaves versé, comme la révolte, les sacrifices, la douleur, la haine. Malgré l’absence de texte, le récit est rythmé par la musique des tambours, par les coups de fouet, par les remous de la colère. Une musique primitive qui gronde et grogne.
Le dernier tiers se passe à notre époque où d’autres révolutions se jouent, avec en arrière-fond ces tambours sourds qui résonnent du fins fonds des ruelles underground. Que deviennent nos révolutions aujourd’hui avec les moyens dont nous disposons ? Peut-on les comparer aux révolutions précédentes ? Deux questions esquissées par le jeu de miroir entre ces deux parties, à chaque lecteur d’y répondre.

Le graphisme est prenant, agressif, flou et détaillé en même temps. Une impression chaotique qui colle parfaitement avec l’esprit et l’ambiance de la BD.

C’est beau, c’est fort, c’est dense. Une BD qui se lit avec les tripes.

En trois mots : Glaçant. Superbe. Puissant.

[BD] Mondo Reverso Tome 1

9782352079705FS

Auteurs : Arnaud Le Gouëfflec et Dominique Bertail
Éditeur : Fluide Glacial
Nombre de pages : 88

Cornélia est une hors-la-loi sillonnant les plaines de l’Ouest sauvage. Lindbergh, quant à lui, est un homme au foyer fuyant un avenir ennuyeux auprès de sa riche et notable épouse. Leur rencontre n’est que le début d’une grande aventure…

Dans ce western humoristique, les auteurs inversent les rôles : les hommes ont la place des femmes (et les caractéristiques qui leurs sont habituellement attribuées) et les femmes la place des hommes. La féministe engagée que je suis ne pouvait pas passer à côté d’un tel titre, surtout dans le genre western, particulièrement stéréotypé où les rôles des femmes (même s’ils évoluent – et il était temps !) restent encore négligeables. C’est donc d’un œil (très) intéressé que j’ai ouvert cette BD.

Avant toute chose, je tiens à préciser que, de manière générale, je ne suis pas le public cible de Fluide Glaciale et leurs BD trouvent rarement écho en moi. Pourtant ici, l’album a fait mouche et j’ai vraiment été séduite !

En ces périodes où il est (enfin !) de plus en plus question de sexisme, de harcèlement, de féminisme, d’égalitarisme et j’en passe, cet album tombe à pic. C’est le genre de BD qui amorce un sujet sans trop rentrer dans les détails mais avec juste ce qu’il faut de dérision et d’impertinence pour aiguiser l’esprit et le regard du lecteur. Ici, les auteurs ne font pas dans la finesse ou l’humour recherché mais c’est justement ce côté très potache et exagéré qui permet de pointer du doigt de nombreux clichés ou préjugés. Pour moi, ça marche du tonnerre et j’adore cet aspect too much qui ressort de l’album. Ainsi, des comportements qui seraient jugés comme anodins (voire normaux…) de la part de personnages féminins de western (crier en agitant les bras au moindre coup de feu, par exemple) paraît ridicule lorsqu’il émane d’un homme. Une manière intelligente, je trouve, de souligner le fait que finalement, c’est peut-être tout aussi ridicule de la part d’une femme, non ?
Les personnages sont donc ici pétris de stéréotypes : les femmes sont des brutes mal dégrossies ; les hommes des « coqs mouillés » incapable de s’en sortir sans l’aide d’une femme. Nos deux héros principaux sont les seuls à sortir un peu de ces cases étroites ce qui les rend, bien entendu, tout de suite très attachants. Et bien que l’on trouve pas mal de personnages, ils sont tous assez caractérisés pour ne pas perdre le lecteur (surtout les femmes en fait, la plupart des hommes – Lindbergh mis à part – étant surtout ici pour servir d’apparat. Pour une fois !).
Pour parfaire ce monde très matriarcal, les auteurs ont même pensé à inverser les injures et autres expressions usuelles. Ainsi, on parle de Dieue, Jésuse, hommelette ou de de coqs mouillés. Fort sympathique ! (Même si j’ai relevé deux oublis dans les premières planches où il est question de « Bougre d’enfant de salope » page 7 et de « Espèce de petite trainée » page 8. Dommage parce que c’était presque un sans-faute pour le reste !).

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Pour finir, je tiens à souligner encore deux points : le découpage particulier, tout d’abord, puisqu’à la base ce sont des historiettes parues dans le magasine Fluide Glacial qui sont ici réunies en album. Pour autant, malgré un rythme haché et un enchainement de gags un même fil rouge relie chaque histoire ce qui ne coupe pas le déroulé et permet de suivre toute la BD sans problème.
Autre surprise : le graphisme. La très grande majorité des BD estampillées humour ont toutes un graphisme caricatural, exagéré, avec des personnages aux traits forcés et suraccentués. Plus encore lorsqu’il est question d’humour potache. Mais rien de tout cela ici. Le graphisme est époustouflant. Un trait sublime, précis, impeccable, fort de nombreux détails qui offre des planches magnifiques. Le choix d’une colorisation sépia (qui fait très photo d’époque), de son côté, apporte une touche désuète savoureuse.

Une série très prometteuse que je suivrai attentivement !

En trois mots : Drôle. Absurde. (Im)Pertinent.

NB : La seule chose que je déplore ? Une fois de plus, les caractéristiques attribuées aux femmes (même si elles sont ici portées par des hommes) sont moquées ou dénigrées alors mêmes que les caractéristiques attribuées aux hommes apparaissent comme légitimes.
Bien sûr, ici, c’est voulu, assumé et c’est tout ce qui fait le sel de la BD. Les auteurs surfent sur les clichés et les détournent mais ne cherchent pas la finesse. Et pour le coup, ça fonctionne ! Pour autant, je rêve d’une BD de ce genre, féministe et engagée, où ce qui se rapporte habituellement aux femmes n’est pas moqué. Parce que oui, on peut être une femme forte (ou un « vrai homme ») et aimer les robes et les fards à paupières.

[BD] Ailefroide – Altitude 3954

9782203121935FS
Auteurs : Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet
Éditeur : Casterman
Nombre de pages : 296

Dans cette BD autobiographique, Jean-Marc Rochette revient sur sa jeunesse. Sa découverte avec la montagne est pour lui un choc, bientôt il n’aura plus qu’un but en tête : devenir guide. Pour cela, il lui « suffit » de faire ses courses et passer l’aspi (comprendre ici : enchaîner le maximum de voies (les courses) en glace, rocher, etc. ; et passer la formation d’aspirant-guide). Au risque d’oublier que la montagne ne pardonne pas et que non, l’Homme n’est pas plus grand qu’elle.

Jean-Marc Rochette se livre ici, sans concessions, sans faux-semblants. Raconté et dessiné comme un documentaire, c’est presque avec une caméra dans son dos que l’on suit sa jeunesse. Son coup de foudre pour la montagne ; ses premières parois, ses premières grandes voies, ses premiers sommets. Et au fur et à mesure, l’envie d’aller toujours plus haut, toujours plus loin, dans des voies toujours plus difficiles. Au fil des pages, c’est un univers fascinant qui s’ouvre à nous, lecteur : celui de l’alpinisme. Un univers âpre, rude, incroyable, intransigeant. Mais un univers qui ne pardonne pas.
Entrainé par des copains plus âgés, Jean-Marc Rochette va découvrir bien des facettes de la montagne. Lui qui est seul, souvent livré à lui-même, voit dans ce sport une belle alternative à sa vie quotidienne. Il découvre ici de nombreuses valeurs telles que l’amitié, le dépassement de soi, l’effort poussé à l’extrême, la plénitude d’une nuit à la belle étoile, dans le silence total de la nature… hélas, il ne découvre pas toujours cela de la manière la plus sécurisée qui soit. On sent d’ailleurs l’importance de ne pas paraître « peureux » face aux autres, quitte à prendre des risques inconsidérés. C’est si facile, à dix-huit ans, de se sentir puissant et capable de tout….
En plus de cette partie sportive et sauvage, on suit aussi le quotidien plus morne, plus encadré de l’auteur. Amitiés, amours, professeurs, mère, disputes… Ce sont des valeurs et des sentiments universels que l’on retrouve ici, qui parleront à tous, grimpeurs ou non.
Une autre époque, avec d’autres codes sociaux. Et un jeune garçon pas toujours adapté à son environnement. À travers ses joies, ses difficultés, ses réussites et ses échecs, l’auteur se découvre et découvre les autres. Il prend confiance en lui, suit son instinct, fait ses propres choix, prend ses propres décisions. Bonnes ou mauvaises…
À aucun moment Jean-Marc Rochette ne se voile la face, sans enjoliver et avec un recul certain, il pose sur sa propre jeunesse un regard sans complaisance, (auto)critique, mais bienveillant malgré tout.

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Le graphisme peut surprendre, il paraît brut de décoffrage, imprécis, presque sauvage. Un trait nerveux qui colle parfaitement à l’esprit de la BD et à l’ambiance à la fois calme et implacable de la montagne. On a beau chercher à la dompter, elle se révèle toujours plus forte et on le sent à travers ce graphisme fiévreux. Les dessins sont en réalité d’une grande précision et reflètent complètement toutes les facettes de ce sport, plus extrême qu’il n’y paraît. Ils traduisent aussi parfaitement l’état d’esprit de cet adolescent, bourré d’adrénaline et d’énergie, de rêves de falaises et découvertes.
Les cases, les vignettes s’enchaînent, aussi vertigineuses et démesurées que les paysages. Le rythme nous emporte malgré nous et l’on ressort de notre lecture lessivé, comme s’il avait fallu les grimper aux côtés de l’auteur, ces parois.

Ailefroide est un roman graphique d’une grande intensité qui plaira autant aux initiés de la montagne qu’aux non-initiés. À la fois récit initiatique et récit d’aventure c’est pour moi un GRAND coup de cœur !

En trois mots : Enivrant. Incroyable. Captivant.

[Roman YA] P’tit Bout

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Auteur : Alex Wheatle
Traductrice : Gaëlle Rey
Éditeur : Au Diable Vauvert
Nombre de pages : 347

Lemar, dit P’tit Bout, est un jeune garçon de 14 ans vivant dans un petit appartement au cœur d’une Cité anglaise défavorisée. Difficile de jongler entre ses parents divorcés, ses potes, sa famille, les cours, les filles et les devoirs.
Comme beaucoup de jeunes de son âge, Lemar rêve d’argent et de gloire, persuadé que ces deux éléments lui permettront de se faire – enfin ! – remarquer par la fille de ses rêves : Venetia King. Alors, quand le caïd du coin lui propose quelques menus services rémunérés, il voit là l’occasion d’enfin se faire la coupe de cheveux de ses rêves. Après tout, transporter un paquet… ce n’est pas comme tuer quelqu’un, non ? Et puis, comment dire non à un chef de gang craint et réputé ?

Porté par une écriture fluide, fraiche et humoristique, ce roman parvient à parler des Cités, des guerres des gangs qui s’y jouent, des difficultés familiales et de l’adolescence sans tomber dans les clichés racoleurs. Une sacrée prouesse ! À travers les mots de Lemar, on retrouve une réalité hélas bien connue et bien banale (et banalisée) qui se joue dans ces quartiers délaissés.
Pour autant, ce roman est loin d’être sombre ou déprimant, bien au contraire ! Notre jeune héros a beau ne pas toujours faire les bons choix, avoir le chic pour se retrouver dans des situations impossibles, réparer une erreur par une autre, à aucun moment ce récit ne tombe dans le lugubre ou le pessimisme.
Et c’est justement pour cela que Lemar est aussi attachant. Malgré les coups durs, les disputes, les petites hontes passagères, les rencontres angoissantes, il garde un regard frais, ingénu et plein d’humour sur tout ce qui l’entoure. Ajoutez à cela un petit côté boudeur et Calimero propre aux adolescent.e.s (quoi que, pas uniquement !) et vous tomberez vite sous son charme.

On se laisse porter par l’histoire, par les diverses rencontres que va faire Lemar, par ce rythme lent et singulier du quotidien. Ici, on est loin du rebondissement à chaque page, des courses-poursuites à tout-va, des retournements de situations impromptus des Révélations avec un « r » majuscule. Et c’est là toute la force de ce roman. On est convié à assister à ces tranches de vies qui peuvent paraître banales ou anodines mais qui sont pourtant essentielles. Apprendre à faire confiance, à se confier, à se méfier, à écouter, à désobéir, à se tromper… autant de leçons qui nous forgent tout au long de notre vie.

Un roman plein d’humanité qui dépeint merveilleusement bien l’adolescence et les doutes qui peuvent accompagner cette période particulière. On rit avec Lemar, on craint pour lui, on aimerait le secouer, le conseiller, le féliciter, le rassurer. On se sent impliqué tout au long de la lecture et une fois le roman fini, on ne souhaite qu’une chose : retrouver Lemar et ses amis au plus vite.

Une excellente découverte !

En trois mots : Réaliste. Drôle. Attachant.